Tu as eu l’occasion de voir les images du Classico Boitsfort-ASUB joué dimanche dernier sur le Plateau de la Foresterie. Au-delà du score, que retiens-tu de ce match au niveau technique ? (Revivez le Classico via E.K. TV)
J’ai perçu cela comme un match de début de saison, pas de très haut niveau pour avoir déjà vu à l’œuvre ces deux équipes.


(Photo Sportkipik.be)

Le rugby proposé était-il à l’image du rugby belge ?
Même si je ne vis pas le rugby belge au quotidien, j’ai toujours un œil dessus et j’ai vu effectivement un rugby avec ses forces mais aussi ses défauts.

Commençons par ses forces ?
C’est un rugby extrêmement bien organisé sur les phases de conquêtes. J’apprécie aussi beaucoup l’engagement des équipes. Je trouve que le rugby belge va très bien avec l’esprit guerrier de ses pratiquants. Au-delà, je constate que depuis dix ans, le rugby a beaucoup évolué. Il y a un énorme travail qui a été réalisé par la Ligue francophone et les clubs, concentré entre un centre de formation et des rassemblements réguliers qui permettent à tous ces jeunes de vivre ensemble l’évolution du jeu.

Dans quel domaine, le rugby belge doit progresser pour être plus compétitif au niveau international ?
La lecture du jeu mérite encore du travail. Il me semble également que quand le joueur a le ballon, il s’exprime de façon correct ; par contre les non porteurs – quel que soit la catégorie – ne sont pas assez acteurs du jeu.

A l’image des Diables Noirs, qualifiés pour le Tournoi des 6 Nations B, les performances des équipes nationales belges, toutes catégories confondues, sont-elles remarquées en France ?
Certaines personnes avaient par le passé une attitude condescendante à l’égard du rugby belge. Je constate, aujourd’hui, que les sergents recruteurs des clubs professionnels français sont présents lors des rassemblements avec des jeunes belges.

Le meilleur joueur belge actuel, Vincent Debaty, joue paradoxalement pour la France. Vois-tu actuellement dans le rugby belge des joueurs capables de s’imposer dans le Top 14 ?
Oui, mais au-delà du potentiel, il faut aussi bien recentrer les choses : le rugby a considérablement évolué en 10 ans. La génération Debaty n’avait pas encore bénéficié de l’explosion de la politique sportive. Aujourd’hui, des jeunes qui jouent comme lui au plus haut niveau français, il y en a plusieurs en France.

Penses-tu qu’ils ont un avenir tout aussi prometteur ?
J’en suis persuadé mais attention danger pour les jeunes qui sont attirés par les clubs professionnels. S’ils n’ont pas signé de conventions de formation, il n’y a pas de protection. Ils sont simplement licenciés à de grands clubs, pas plus. A l’inverse, s’ils ont signé une telle convention, la FFR peut agir et défendre les droits du joueur.

Thomas De Molder nous racontait, dans une précédente Interview du jeudi qu’il était un peu retombé sur terre en découvrant le système.
En effet, très peu de joueurs belges ont des conventions de formation. On les compte sur les doigts d’une main donc attention au leurre.

Est-ce-qu’il y a un âge minimum ?
Ça risque de très vite évoluer mais officiellement, l’âge minimum est de 16 ans puis, le joueur signe un contrat professionnel quand il a plus de 22 ans. Dans les faits, les centres de formation n’ont pratiquement pas de joueurs mineurs. Sur 535 stagiaires en France, la saison passée en France, il n’y avait que 8 mineurs.

Ton fils Guillaume Ajac entraîne l’équipe nationale U18. Aura-t-on la chance un jour de voir Yves Ajac entraîner les Diables Noirs ?
Cela aurait pu se faire à une époque. J’aurais beaucoup aimé … mais je ne sais pas ce que sera l’avenir.

Que recommandes-tu aux clubs aujourd’hui ?
La vitrine, l’équipe senior, est importante, surtout à l’heure actuelle où l’on vit dans une société de communication. Il est tout aussi essentiel de se consacrer sur les bases de la pyramide du club : les jeunes.


(Photo Sportkipik.be)

Si la Belgique ne peut se comparer à la France pour la différence majeure du nombre de licenciés, pourquoi l’écart demeure si grand avec le Pays de Galles ou l’Ecosse ?
Le rugby est certes centenaire en Belgique mais la culture rugby n’est pas encore ancrée comme chez les nations celtes. Toutefois, le rugby gallois n’est pas en si bonne santé, le rugby des vallées y disparaît. Je crois dur comme fer à la formation mais il faut laisser le temps au temps. Le rugby belge pourrait donc devenir une grande nation du rugby international dans le futur mais à condition de pratiquer une politique de formation sur tout le territoire belge.

Le rugby est en pleine expansion et se démultiplie avec le Seven, le beach rugby et aujourd’hui le Touch. Quel regard portes-tu sur ces évolutions ?
Cela peut avoir un impact sur la promotion mais une fois cette étape passée, il faudra travailler à la fidélisation de ces joueurs qui sont rentrés dans le dispositif.

Quand on regarde les résultats répétés des nations du Sud, la Belgique suit-elle le bon modèle européen basé très tôt sur le combat alors que les jeunes Néo-Zélandais font leur premier pas pieds nus, sans contact ?
Les approches ne sont pas si différentes d’une nation à l’autre. Quoiqu‘il en soit, quand on rentre dans l’activité, il faut se souvenir de la genèse du jeu : le combat. La force du rugby néo-zélandais est qu’il est une discipline enseignée dans les écoles. Cette pratique maximale entraîne par voie de conséquence un volume d’entraînement et un niveau supérieur. C’était du reste également le cas en Angleterre. Ils l’ont en partie abandonné mais ils sont en train de revenir en arrière.

On reste frappé par la qualité technique des joueurs néo-zélandais. Est-elle uniquement liée à la structure d’enseignement ?
Cette meilleure technicité est liée au fait qu’on laisse les jeunes s’exprimer sur du jeu libre où le joueur s’épanouit. Il va réaliser des gestes pour le plaisir mais il est inutile d’être en Nouvelle-Zélande ou en Angleterre pour les réaliser. J’étais au Centre de formation à Liège lundi soir. Je regardais les jeunes s’amuser avant l’entraînement. Ils sont capables de faire des gestes techniques exceptionnels.

Comment provoquer à chaque entraînement cette contagion du jeu aux joueurs tout en transmettant un cadre rigoureux nécessaire à la gestion de certaines phases et lancements de jeu ?
Je ne souhaite pas ici faire un cours sur le rugby mais il y a forcément une démarche pédagogique à avoir dans laquelle va s’inscrire une vision. Au-delà, il y a les lois de l’exercice, des fondamentaux qui doivent prendre en compte le jeu en lui-même. Si l’entraîneur met en place des situations qui n’ont aucune corrélation avec le jeu, il tape à côté de la plaque. Inversement, pour réussir, il devra tenir compte du fait qu’il y a une opposition, plus ou moins raisonnée, plus ou moins forte.

Tu critiques le travail à vide ?
Non, mais quand on va jouer le samedi ou le dimanche, ils seront confrontés à 15 joueurs affamés qui vont vouloir eux-aussi vivre leur rugby. Donc, je suis plutôt favorable à alterner les exercices avec collectif complet et effectif réduit pour affiner, avant de descendre à des situations trés réduites de “un contre un” qui vont beaucoup impliquer l’entraîné car il va toucher beaucoup de ballons et développer ses qualités.


(Photo Sportkipik.be)

L’aspect tactique est-il prépondérant ?
Dans le rugby français - peut-être même de manière exacerbée à une époque -, nous privilégions le développement de “l’intelligence de jeu” pour reprendre l’expression de Pierre Villepreux c’est-à-dire, faire un choix dans une situation à un moment donné sur le terrain. Mais, il faut s’assurer que le joueur ait le bagage technique pour réussir son intention tactique, qu’il ait un physique et un mental nécessaires et adaptés, enfin que ce soit intégré pour les plus vieux dans une dimension stratégique.

Est-il encore possible pour un entraîneur de faire évoluer des joueurs tactiquement des seniors ?
Un virtuose au violon continue bien de s’entraîner chaque jour ! C’est la notion bien entendu de l’éducateur-entraîneur qui fait ici discussion.

Quel est l’âge charnière entre ces deux profils ?
Les moins de 15 ans. Est-il utile auparavant pour un éducateur d’avoir comme objectif de gagner tous les samedis ? D’ailleurs, pour moi, le technicien plus compétent du club devrait s’occuper de cette catégorie.

En tant que technicien de haut niveau, quelle est ton opinion sur ces règles que l’IRB a beaucoup modifiées ces dernières années ?
La règle a toujours évolué car elle est au service du jeu.

Quelle est ton opinion sur les nouvelles règles en mêlée ?
Il y a une volonté de préserver l’intégrité physique du joueur. Je trouve cela essentiel. Bien évidemment, cette épreuve de force ne doit pas disparaître. La mêlée est l’un de nos fondements. Nous devons la protéger ainsi que les joueurs mais s’arranger pour qu’elle ne consomme pas trop de temps sur le match.

Quelles sont tes premières observations après quelques semaines de compétition ?
J’ai le sentiment de revivre les mêlées des années 80.

Quel impact au niveau de la préparation et du jeu ?
Il va falloir réapprendre aux talonneurs à talonner ! L’impact qui pouvait être destructeur sera moins prédominant.

Au niveau du jeu, imagines-tu déjà certaines adaptations ?
On pourrait imaginer d’autres formes de lancement, une plus grande implication de la 3ème ligne. Certains techniciens pourraient aussi songer à utiliser tous les canaux de sortie de mêlée.